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Durant ces grandes rencontres du logiciel libre, de multiples conférences étaient organisées. L’une d’elles était centrée sur le thème de l’importance des standards dans l’économie mondiale, avec un très grand résumé de la manière dont fonctionnent lesdits standards, ainsi que leur absolue nécessitée pour éviter des situations qui pourraient être jugées ubuesques.La conférence était présentée par François Pelligrini, de l’ABUL (Association Bordelaise des Utilisateurs de Logiciels libres), qui souhaitait organiser une table ronde politique sur le sujet, mais l’absence de certains participants clés a fait tourner l’évènement en un « tabouret politique », pour reprendre ses propres termes. Qu’à cela ne tienne, Rishab Aiyer Ghosh, qui travaille à l’Université des Nations Unies, était présent pour un exposé limpide sur les tenants et aboutissants des standards. Spécialiste reconnu du sujet, il a donc discouru durant une heure.
Après une introduction centrée sur l’analogie des prises électriques et ses différents formats, il est rapidement passé sur le concept de valeur d’une technologie. Cette dernière est principalement déterminée par le nombre de personnes qui l’utilisent, ce qui provoque plusieurs effets secondaires, et crée un groupe, que l’on appelle réseau, régi par ses propres règles.
L’effet « réseau » en lui-même est simple : la valeur d’une technologie apportée à un individu dépend du nombre d’autres utilisateurs de cette technologie. L’exemple du réseau GSM est dans ce cas pleinement explicite : il est pratique d’avoir un téléphone portable car des millions d’autres individus en possèdent un. Mais l’effet « réseau » a son propre côté obscur : la pénétration d’une nouvelle technologie peut être ralentie, à cause de l’inertie inhérente au groupe et de la force des habitudes.
Ces conséquences vont beaucoup plus loin. Si une technologie devient utilisée par un très grand groupe, tout apport dans le même domaine devra être obligatoirement compatible, au risque d’être rejeté ou de provoquer une rupture dans le marché. Sur ce point précis, tout vecteur de la technologie est égal : qu’il s’agisse d’un apport libre ou privé, le contrôle de la technologie n’y change rien, car la règle est la même pour tout le monde.
Une technologie donnée, alimentée par les utilisateurs, et qui passe à travers les années sans faiblir, devient un « monopole naturel ». À ce moment-là, une société peut arriver et s’accaparer le marché de manière unilatérale, et c’est ici que les contrôles et garde-fous apparaissent. La seule solution pour éviter ce genre de cas est de séparer la technologie proprement dite de l’appareil productif. En clair, éviter qu’une société soit à la fois la source de la technologie et celle des seuls moyens permettant de l’utiliser.
Dans l’idéal, la technologie est inspectée, et est « transformée » en standard. Les spécifications en sont publiées et toutes les sociétés ont accès aux mêmes informations. Chacune d’elles se bat ensuite sur l’utilisation qui est faite du standard et des fonctionnalités présentes dans les produits. On parle ainsi d’interopérabilité, puisque tous les produits sont, théoriquement, compatibles entre eux. Le but ultime d’un standard interopérable est donc de permettre l’émergence de monopoles naturels tout en préservant la salubrité de l’économie.
Il y a donc un droit spécifique aux standards, qui ne peut toutefois pas empêcher certains types précis de monopoles non naturels. Par exemple, le monopole d’État, dans le cas où ce dernier contrôle seul une technologie ou une ressource. On peut également constater des cas de double monopole, quand l’État donne pleins pouvoirs à une société pour contrôler une technologie ou une ressource. Même si les organismes de standardisation tentent de réguler ce genre d’attitude, les États restent souverains en la matière.
Il existe bien sûr plusieurs types de standards :
- Propriétaires : la technologie est émise et contrôlée par une société. Les bénéficiaires de la technologie sont tous clients de la société
- Semi-ouverts : c’est le cas du GSM, dont la technologie est gérée par une poignée de sociétés dans un marché qui reste en lui-même très fermé
- Ouverts : l’accès à la technologie est libre et égal
Si le nom de « Microsoft » vous vient naturellement à l’esprit, c’est que la multinationale du logiciel est directement concernée par ce sujet. La firme est en situation de monopole dans plusieurs domaines et elle contrôle pleinement les technologies qui lui ont permis d’y parvenir. Mais le gros problème est que les monopoles s’entretiennent d’eux-mêmes et invitent à l’immobilisme. Tout ce qui apparait de nouveau doit être compatible avec l’ancien, l’héritage augmente proportionnellement, la nouveauté peine à pénétrer le marché, qui se referme sur lui-même.
Ce type de monopole, qui n’existe pratiquement que dans le monde du logiciel, en fait perdre toute logique dans les appels d’offres. Ceux-ci devraient se présenter de cette manière : une instance gouvernementale, par exemple, publie un cahier des charges, demandant un produit d’un type particulier, possédant une liste précise de fonctions. La définition des besoins est primordiale, et les standards jouent ici un rôle capital, mais tout ceci passe directement à la trappe quand par exemple l’Europe fait un appel d’offres pour 48 millions d’euros en exprimant simplement : « Nous souhaitons Windows ». Bien évidemment, il n’y a ici aucune concurrence.
Ce manque de clarté dans les appels d’offres porte un coup dur systématique au jeu de la concurrence. Pourtant, dans ce domaine, on se souviendra de la décision historique qui avait rendu illégaux les appels portant mention de machines contenant des processeurs « Intel ou équivalent », ou faisant même référence à une fréquence particulière. Quand une marque particulière devient puissante au point d’en effacer le concept sous-jacent, le danger est grand. C’est ainsi que pour beaucoup, Windows signifie tout simplement « ordinateur ».
La puissance de la marque installe le standard de facto, qui n’est un standard que parce qu’il très utilisé, mais sans recherche d’intelligence économique. Si l’Europe achète des milliers de licences de Windows, où est le problème ? Après tout, des millions de personnes l’utilisent dans le monde. Et c’est ainsi que les logiciels des grandes sociétés ne gagnent plus de contrats par leurs fonctionnalités supérieures, ou même sur le nombre de fonctionnalités, mais sur l’entretien automatique des monopoles pour préserver un statu quo étouffant pour la concurrence et l’économie.
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